Entretien avec Olivier Culmann


Olivier Culmann est photographe depuis 1992 et membre du collectif Tendance Floue depuis 1996. Alors qu'il vit en Inde, il découvre que pour des besoins publicitaires ou de communication, certaines photographies de la vie quotidienne indienne sont retouchées, quitte à déformer ou idéaliser la réalité. Il questionne ce phénomène à travers la série photographique Diversions, présentée à l’Alliance française de Bruxelles-Europe dans le cadre de Summer of Photography 2016.
 

Vous avez beaucoup travaillé sur la représentation de soi. Olivier Culmann, qui êtes-vous ?

Je pense que vous faites allusion à deux séries, The Others et Faces. Dans The Others, j’ai observé des gens en Inde et je me suis utilisé seulement comme matériau pour reproduire leur apparence. J’aurais pu le faire avec quelqu’un d’autre, mais l’avantage de le faire avec soi-même, c’est que l’on est toujours disponible ! C’est un peu différent dans la série Faces, où ce sont effectivement des autoportraits et où je joue de la transformation de cheveux. Mais c’est la représentation photographique des autres qui m’intéresse.

Et parmi toutes ces représentations de vous-même, laquelle serait la plus juste ?

Aucune. Il n’y en a pas une qui me représente car elles jouent toutes le jeu de l’altérité. Si je devais dire qui je suis, moi, je dirais le photographe. Et non pas le sujet photographié.

Qu’est-ce qui définit votre travail photographique ?

Le questionnement. Pour moi, un travail photographique est intéressant quand il n’essaie pas de montrer ou de démontrer quelque chose mais quand il essaie de questionner. La photographie est éminemment subjective : c’est une proposition de vision du monde, l’expression d’un regard singulier et particulier.

Photo ci-contre : © Olivier Culmann par Thierry Olivier

Pourquoi “Diversions” ?

Le titre exact est en fait le mot anglais “diversions”, dont le sens est légèrement différent du mot français. Il y a l’idée de diversion, mais aussi l’idée de déviation et de distraction. J’ai trouvé ce titre dans l’une de mes photographies - que je n’ai finalement pas gardée dans la série - d’une route sur laquelle il y avait des travaux et une pancarte “diversion”, signifiant “déviation”, qui les cachait. J’ai trouvé cela pertinent pour l’ensemble de la série.

Pourquoi avez-vous choisi l’Inde comme sujet de travail ?

J’y ai vécu entre 2009 et 2012. L’Inde est un pays qui m’intéresse beaucoup pour sa richesse en termes d’image et d’utilisation de l’image. Dans le cadre d’un projet professionnel, je me suis rendu dans un studio de retouche numérique, où l’on m’a montré une photo retravaillée d’une université de Delhi. Sur la photo d’origine, on voyait des chiens errants, des fils électriques, un ciel gris, des coulées d’eau de la mousson sur les murs. Alors que sur la photo transformée, il y avait un ciel bleu, des fleurs, plus de chiens, ni de fils.

Pour Diversions, j’ai fait moi-même des photos à Delhi et Goa que j’ai confiées à ce studio de retouche pour que, selon le même principe, il les rapproche de ce qu’on appelle souvent la "Shining India", une vision idéalisée de l’Inde. Le paysage des photographies est clairement transformé sur Photoshop, mais est-ce que les gens, quand ils marchent dans la rue en Inde, n’évacuent pas eux-mêmes naturellement ce qu’ils n’ont pas envie de voir ? 

Dans les versions retouchées de vos photos, l’une des réalités de l’Inde, a été occidentalisée. Pourquoi selon vous ?

Durant mon séjour, j’ai été amené à explorer des banques d’images et j’avais remarqué que la représentation de l’Inde y était beaucoup plus occidentalisée que la réalité : la plupart des acteurs étaient des gens très clairs, avec des vêtements, des looks plus occidentaux. Dans certaines photos de Diversions, j’ai demandé au studio d’intégrer des personnages issus de ces banques d’images.

Si vous allez chez un photographe en Inde pour un portrait, il va naturellement vous éclaircir la peau. Il y a une volonté d’être plus clair, car ce sont en général les gens les mieux lotis. C’est très complexe et assez contradictoire car il peut y avoir une fascination pour l’Occident, mais aussi une grande fierté d’être Indien. C’est une sorte d’attraction-répulsion.

Quel rôle jouent ces images retouchées ?

Ce sont généralement pour des besoins commerciaux ou publicitaires. Les images de ces banques peuvent être aussi destinées à des journaux, ce qui est une aberration car un reportage informatif n’est pas censé montrer une représentation du réel mis en scène. Ce qui m’intéresse surtout est qu’il y a, derrière cette pratique, l’idée d’une certaine vision de l’Inde et un jeu entre le réel et la façon dont on souhaite le représenter.

Il y a une vingtaine d’années, on montrait surtout une Inde traditionnelle et souvent misérabiliste à travers des reportages sur la pauvreté. Depuis les années 2000, les médias montrent davantage la "Shining India", avec des images d’une Inde plus moderne, très informatisée, celle de  Bangalore et des call centers. D’une certaine façon on est passé d’un cliché à un autre.

Quand la retouche cesse-t-elle d’être acceptable en photographie ?

À partir du moment où un photographe choisit un moment et un cadre, donc d’avoir des éléments dans l’image et d’autres en dehors, on est déjà dans une représentation subjective du réel. Il n’y a donc pas une limite précise à partir de laquelle la photographie montrerait le réel et où elle ne le montrerait plus.

Un photographe comme Eugène Smith transformait énormément ses images au tirage, en fonçant le ciel, en noircissant parfois le fond pour enlever le décor, afin que l’on se focalise uniquement sur le sujet. Il était et reste pourtant considéré comme une référence en terme de photojournalisme. Récemment, un photographe qui a enlevé une chaussure qui le gênait dans le coin d’une image, a été disqualifié d’un prix photo. Je ne vois pas en quoi une technique serait plus malhonnête qu’une autre.  Il peut y avoir un travail très "Photoshopé" qui va parler d’une façon très honnête du réel et un travail non "Photoshopé" où l’on va dramatiser la scène à outrance. Dans ce medium qui, encore une fois, propose une interprétation du réel, l’honnêteté ne provient pas de l’outil utilisé, mais de la démarche.

Et dans Diversions, c’est une démarche honnête ou malhonnête ?

La prétention de Diversions est de questionner la façon dont on peut vouloir représenter le réel et de montrer les ficelles de ces transformations. Si je ne montrais qu’une seule des deux images de mes diptyques, a fortiori la deuxième, si je les présentais à un magazine comme des images de la "Shining India", je serais malhonnête.

J’aime beaucoup quand certaines personnes, lors de l’exposition, ne lisent pas le texte et pensent que j’ai photographié un même endroit à plusieurs années d’intervalle, puis se rendent compte que ce n’est pas le cas. Tout à coup, ils regardent différemment les photos avec une seconde lecture. C’est ce regard en deux temps qui m’intéresse car il pose question.

Vous considérez-vous comme un artiste engagé ?

Je me considère avant tout comme un photographe. Je n’ai jamais été très fan du terme “engagé”, car je ne défends pas une cause en particulier. En revanche, j’ai une préoccupation personnelle très forte pour cette notion de conditionnement présente dans la plupart de mes travaux.

J’ai travaillé dans les années 1990 sur l’école à travers le monde. De façon très subjective, je me posais la question de savoir si l’école était un moyen de rendre les gens plus libres et plus autonomes en leur offrant un bagage de connaissances ou au contraire si elle nous enfermait dans un certain mode de pensée. La réponse est évidemment multiple : l’éducation est à la fois l’un et l’autre. L’idée n’était pas de trancher, ni de prouver quoique ce soit, mais déjà de questionner.
Plus tard, j’ai travaillé sur le conditionnement dans le service militaire, que j’ai mis en parallèle avec une série sur le conditionnement des poulets en batterie. L’association des deux s’intitule Une vie de poulet.
La série The Others évoque aussi l’idée du conditionnement, à travers la représentation de la société indienne, très compartimentée, où les individus sont dans des cases très spécifiques et définies par leur naissance.

Je trouve que la photographie est un medium très riche, mais ce n’est pas une arme de combat, je ne prétends pas changer le monde avec. Si mes travaux peuvent susciter des questionnements, c’est déjà très bien.

Propos recueillis par l’Alliance française de Bruxelles-Europe le 11 mai 2016.

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© Olivier Culmann par Vandana Studio