Meet georgia spiropoulos

© Irini Zevgoli


Artiste grecque installée à Paris, Georgia Spiropoulos compose des œuvres instrumentales, vocales, électroacoustiques et mixtes, du théâtre musical et des œuvres multimédia. Son installation sonore et visuelle, Geografia Sonora, sera à l'Alliance française de Bruxelles-Europe du 16 novembre au 9 décembre, dans le cadre de Ars Musica 2016.

Vous aimez les onomatopées. Vous en utilisez d’ailleurs beaucoup dans Geografia Sonora. Pourquoi ?

Il me semble important de trouver des idées artistiques pertinentes pour travailler sur cette sonorité de l’humanité. L’interjection, catégorie dont font partie les onomatopées, est la plus archaïque des catégories de mots. Plusieurs théories anciennes ont placé les interjections et onomatopées à l’origine du langage. Pour cette installation qui est une cartographie sonore de la mer Méditerranée, j’ai collecté un vaste matériau sonore que j’appelle « îles sonores ». J’ai ensuite classé ce matériau en différentes familles afin d’organiser et de composer un paysage sonore. Parmi les différentes familles, il y a les sons humains, comme les onomatopées. Celles-ci sont intimement liées au travail de la mer qui est souvent collectif : marins, pêcheurs, vendeurs… communiquent entre eux par divers types de messages vocaux tels que l’appel, les formules de synchronisation, l’exclamation, le cri, etc. Dans Geografia, les onomatopées ne sont pas transformées. Elles sont en langue originale. Dans d’autres compositions, elles sont utilisées en tant que matériau musical - cellules rythmiques ou mélodiques - pour composer des phrases ou des périodes répétées et variées. J’isole la voix du corps en quelque sorte. On est toujours dans la vocalité, tout en se rapprochant du monde sonore instrumental, naturel, mécanique ou encore numérique. Dans ma composition conçue pour Brut 1 par exemple, je travaille avec la voix de Billie Holiday : les paroles de Strange Fruit sont découpées pour en extraire des onomatopées inventées. Ensuite, elles sont travaillées en tant que cellules ou phrases rythmiques souvent répétitives.

Pouvez-vous nous parler un peu plus de la partie vidéo de votre installation ?

Mon idée était d’évoquer la représentation du voyage sur l’eau dans une temporalité infinie. J’ai voulu créer une mer-matière, une texture, qui reste toujours la même mais qui change de l’intérieur, comme si elle respirait. Elle change de couleur, de luminosité, de densité… C’est une image un peu distordue, mais qui évoque toujours la mer et la répétition du mouvement. Nous sommes transportés dans ce « paysage » semi-abstrait qui change, qui se transforme mais qui reste le même en quelque sorte. Une variation constante qui joue sur la durée, le rythme. J’essaie de retrouver le même sentiment que je peux éprouver devant un tableau de Rothko2 ou en regardant l’océan intelligent de Tarkovski3 : l’ouverture du temps et de l’espace. Mais il s’agit avant tout de ma propre observation et méditation depuis différentes perspectives du vaste paysage marin des îles ioniennes et égéennes.

Certains pourraient voir votre installation comme un geste politique. Qu’en pensez-vous ?

Mon installation est surtout représentative d’un héritage sonore, musical et culturel, ce n’est pas directement un geste politique. Ce serait plutôt un chant collectif, un appel à la paix. Il y a l’idée que nous venons d’un même berceau, d’une même géographie. Je pense à Jérusalem par exemple. Cette ville, du fait de sa diversité anthropologique, culturelle ou religieuse, pourrait être la ville de toutes les expressions. Ce qui n’est pas le cas du tout selon moi. Il y a haine, guerre, déchirures… autant d’aspects ancrés profondément dans la nature humaine. Les Psaumes, le livre commun des trois religions monothéistes, le démontre parfaitement…

Comment peut-on alors interpréter votre installation ?

Cette installation peut être vue ou vécue comme une chambre rituelle ou méditative. On peut l’expérimenter comme un jeu de perception et de mémoire. Reconnait-on le son que l’on vient d’entendre ? L’a-t-on déjà entendu et dans quel contexte ? J’espère que le spectateur sera libre de se l’approprier de mille manières différentes. J’ai par ailleurs été très agréablement surprise par les enfants. Ils s’approprient l’espace avec une facilité étonnante et d’une manière très ludique. Ils jouent avec l’espace, avec le sol, avec les images et avec les ombres qu’ils créent avec leur corps.

Vous avez fait un appel au don pour récolter des matériaux sonores de toute la Méditerranée. Cet appel est-il toujours ouvert ?

Geografia est une œuvre ouverte qui se construit au moment présent. Elle peut tourner à l’infini, avec de nouvelles combinaisons et de nouveaux trajets de sons dans l’espace. J’ai créé une partition virtuelle, un plan de navigation sonore, qui, sous certaines contraintes, donne naissance à des combinaisons infinies. De même, l’installation pourrait devenir une immense collection sonore évolutive de la Méditerranée. Cet appel au don d’échantillons est donc toujours ouvert et je serais heureuse d’en ajouter pour la version bruxelloise.

Est-ce que votre installation a beaucoup évolué depuis sa création ?

Lorsque j’ai commencé à travailler sur Geografia en 2011, je l’ai plutôt conçue comme un espace tranquille. Plus tard, j’ai trouvé l’environnement que j’ai créé un peu trop idéalisé, trop serein. Aujourd’hui, j’ai décidé de présenter une nouvelle version. À certains moments se produit un changement radical au niveau de la couleur et du son. La mer qui respire, accueillante, qui nous permet de naviguer, de découvrir, d’échanger, de nous aventurer et surtout de penser librement, se transforme pour des milliers de personnes en ce moment, en une immense tombe collective. Nos sociétés en sont en grande partie responsables. Dans le futur, j’aurai donc à choisir à chaque fois entre ces deux versions.

Georgia Spiropoulos, about her sound and video installation at the Alliance française Bruxelles-Europe, 6th floor of Avenue des Arts 46, in Brussels. Free access from 16 November to 9 December 2016, from Monday to Friday, 5pm to 8pm. Opening on 15 November at 6pm with the presence of the artist.


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1Brut a été écrite pour une installation sonore et visuelle collective - hommage l’Holocauste - sur les poupées de Michel Nedjar. Brut se réfère autant aux origines de l’« art brut » de Nedjar qu’à un genre que Georgia appelle « acousmatique pauvre » : une musique dépourvue de « lifting sonore » qui peux exister dans des conditions d’écoute très variées et même rudimentaires… Le matériau sonore de la pièce, de basse qualité, vient de plusieurs sources. Premièrement, du “Strange Fruit”, chant phare de Billie Holiday, se référant au lynchage des Noirs dans le Sud des États-Unis. Ensuite d’Odetta, chanteuse folk de protestation ; puis, de sons analogiques d’enceintes à membranes percées, de bruits de disque vinyle, et de bourdons de guitare jouée avec un e-bow. L’idée de cette pièce était de se rapprocher de l’horreur de l’Holocauste, d’abord en évitant la référence directe aux populations concernées, en utilisant ensuite des moyens d’expression quasi communs aux traditions orales : le passage entre chant et lamentation. Source : ressources.ircam.fr / B.R.A.H.M.S. Base de Documentation sur la musique contemporaine.
2 Mark Rothko (1903-1970), peintre expressioniste abstrait américain.
3 Andreï Arsenievitch Tarkovski (1932-1986), cinéaste considéré comme l’un des plus grands réalisateurs soviétiques avec Sergueï Eisenstein (Le Cuirassée « Potemkine »).